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Orange était la Mort - Commander le roman
Orange était la Mort (extrait) - Chapitre 5

 

5

 

Pérou, Chivay, poste de police.

Dimanche 5 octobre 2008, 15 h 30.

 

L’explosion dans la ferme avait laissé des traces indélébiles dans le paysage et dans le comportement des habitants de Yanque. Chacun se méfiait de chacun. Toutes les familles de fermiers avaient barricadé leurs portes, de peur d’être prises pour cibles à l’image de ce malheureux Peyo. Heureusement, il n’y avait pas de mort à déplorer parmi la population. Tout juste celle d’un inconnu qui semblait être une personne de sexe masculin. La police d’investigations avait reconstitué les morceaux de ce pauvre bougre pour en déduire qu’il s’agissait d’un homme et d’un seul. Certains prétendaient même que le mort se doublait du poseur de bombe ; l’agent Pépito Casma l’aurait annoncé, tenant sa source d’Antonio Pasco qui avait été dépêché sur le lieu du drame, en l’absence du chef Moralès. Le téléphone arabe avait fonctionné, comme toujours en pareil cas. Il ne se serait donc pas agi d’une frappe venue du ciel sous la forme d’une météorite, ainsi que certains villageois de Yanque l’avaient craint.

Les commentaires allaient bon train dans le village péruvien. Un groupe de la police d’investigations d’Arequipa s’était rendu sur place, sur demande expresse de Moralès, revenant de Lima. Les spécialistes avaient commencé une enquête en effectuant de nombreuses fouilles parmi les débris et dans les cendres du hangar. Ils avaient recueilli des indices qui ne laissaient aucun doute sur l’aspect criminel de l’explosion : ils avaient retrouvé des restes de bâtons de dynamite et des composants électroniques pouvant appartenir à un détonateur.

 

José Alva pénétra pour la seconde fois de la journée dans le poste de police de Chivay où flottait un lourd climat de gêne. Antonio Pasco et Pépito Casma étaient occupés à taper un rapport sur l’antique ordinateur du bureau ; Manuel Gallardo pointait absent. Casma manipulait le clavier pendant que l’autre lui dictait le texte. La porte de Moralès était close et aucun bruit ne traversait les murs épais. Les deux policiers regardèrent entrer Alva d’un air contrarié. Celui-ci en déduisit qu’ils avaient dû débattre de l’inopportunité de ses fréquentes visites. Alva se positionnait en familier du poste, ce qui les énervait. L’ancien flic sentit que sa présence n’était guère souhaitée par les deux sbires. Mais il questionna, peu impressionné :

« Moralès est dans son bureau ?

— Oui, cependant je ne suis pas persuadé qu’il souhaite te voir, José.

— Nous verrons ! »

Et Alva entra dans le bureau sans frapper. Moralès était calé dans son grand fauteuil, regardant le plafond, les pieds sur la table, semblant à mille lieues du présent. Sa chemise blanche impeccable et sa casquette bleue vissée sur sa tête juraient avec l’air déconfit du personnage. Il vit Alva et se remit dans une position plus correcte. Le rouge lui monta aux joues.

« Ne crois-tu pas que tu pourrais frapper avant d’entrer, José ?

— Effectivement, Benito, effectivement. Tu sais, les vieilles habitudes… Ce bureau était le mien, les automatismes me reviennent !

— Ouais, bon, qu’est-ce qui t’amène à Chivay ? maugréa Moralès.

— Tu le sais… l’explosion de Yanque. D’abord, comment expliques-tu que tu étais absent le soir de l’explosion ? Tu ne crois pas que ceux qui ont fait le coup te savaient loin ce jour-là ? risqua Alva.

— Nul doute, José, c’est ce qui me travaille, dit Moralès qui avait retrouvé ses couleurs d’origine. J’ai l’impression d’être trahi dans mon propre poste de police. »

Moralès, mal à l’aise, se tordait sur sa chaise. Cela n’échappa pas à Alva, qui lui souffla :

« Benito, j’ai été à ta place, tu le sais. Je sais donc, par définition, que cette place est…, comment dire… sensible, oui, je dis sensible et délicate. N’es-tu pas sûr de ne pas avoir fermé un tout petit peu les yeux ? Ou d’avoir trop peu regardé ? Ne prends pas mal ces paroles, Benito ! Ici, au Pérou, comme partout en Amérique latine, chaque flic a un jour plus ou moins caché des agissements illégaux. Parfois pour préserver sa famille d’une menace, d’un chantage…Moi-même y ai cédé… ne me réponds pas, je ne veux pas savoir… après tout, ce pouvait être une simple coïncidence.

— Ouais, une coïncidence. Tu as de la chance d’être un ami, José Alva, sinon je t’aurais mis mon poing sur la gueule. Je n’ai rien caché du tout ! Et je n’ai protégé personne ! Coïncidence. Je sais qu’un flic n’aime pas ce mot, mais pour cette fois, nous dirons ça, dit le chef, contrarié par l’inquisition d’Alva dans cette affaire.

Alva avait senti la profonde blessure de Moralès. Il tenta de se racheter :

— Sais-tu, Benito, que j’ai vu le type qui a posé la bombe ? Un type chargé. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

 — Où l’as-tu vu ? interrogea Moralès, en relevant la tête, oubliant du coup la pique qui l’avait blessé.

— Vu est un grand mot. Disons que je l’ai tout juste aperçu. J’avais reçu un message sur le répondeur de mon cellulaire, le numéro était caché… une voix, masculine, déformée par un chiffon ou un mouchoir. Ce message m’annonçait que la ferme Peyo allait voir la nuit même la visite de types aux intentions belliqueuses. Je n’ai tout d’abord pas pris cet avertissement au sérieux, mais… te sachant absent, j’ai trouvé crédible qu’il puisse se passer quelque chose de pas très net. Je m’y suis donc rendu, sans grande conviction. J’étais à peine arrivé et encore au volant de ma voiture rangée sur le chemin d’accès, tous feux éteints, qu’une ombre se faufilait le long du sentier menant à la ferme ; cette ombre portait un sac sur son dos. Je situerais sa présence environ quinze minutes après que je fus en poste. Je pense que le mec avait garé sa voiture assez loin puisque je n’ai entendu aucun bruit de moteur. Je l’ai laissé y aller pour espérer le serrer en sortant… Lui ne m’a pas repéré, car j’étais placé entre des engins agricoles et un muret de pierres me cachait à sa vue. J’ai entendu du bruit à l’intérieur, pas mal de boucan d’ailleurs, j’ai pensé que l’intrus était en train de retourner le bâtiment pour subtiliser quelque chose de valeur, des outils, de l’équipement, de quoi bouffer, que sais-je ?… Je m’en veux un peu de ne pas l’avoir intercepté au bon moment. »

Le chef de la police se radoucit, satisfait que son ami lui apportât quelques indices.

« Tu as vu quelqu’un… ta présence là-bas, José, a donc été bénéfique », s’avoua-t-il, à lui-même, sans ouvrir la bouche.

 Il confia en douceur, pour ne pas buter Alva :

« Tu n’as rien à te reprocher, José, d’autant que tu n’es plus flic ! Tu diriges une société de surveillance, n’oublie pas ! Pas la même chose, pas du tout ! Je te crois, José. Je ne vais pas prendre de déposition, on conclura que tu n’étais pas présent sur le lieu de l’explosion. Tout ça restera entre nous, si tu me racontes tout ce que tu sais. À propos, pourquoi n’avoir rien dit, si tu n’as rien à te reprocher ? Pourquoi ne pas avoir parlé de ce coup de téléphone ?

— T’as vu les gueules d’intellos de tes trois cerbères ? Non, je préfère t’en parler à toi et à toi uniquement. Des fois qu’ils ne m’auraient pas cru. Et qu’ils m’accusent et m’emprisonnent ! Tu sais, ils ne m’aiment guère…

— Mets-toi à leur place. Tu te pointes toujours à l’improviste et entres dans mon bureau au même titre que s’il s’agissait du tien. Tu leur tiens tête… Ils ne disent rien parce qu’ils savent que je te couvre comme je les couvre.

— Mouais… N’empêche qu’à la faveur de mon statut de patron d’Alva-Guard je peux collaborer à vos enquêtes et planquer comme je le souhaite. N’oublie pas non plus que je vous donne souvent de sérieux coups de pouce. Je connais les gars du coin et encore plus les paysans. Je n’ai aucune difficulté à m’introduire dans leurs cercles de discussion. Si tu veux que je continue cette collaboration, va falloir que tu accèdes à ma demande.

— QUOI, quelle demande ?

— Je veux être prévenu à chaque avancée de l’enquête. Je veux connaître le coupable, ses chefs et le réseau qui l’emploie.

— Pourquoi veux-tu savoir tout ça et ensuite, comment peux-tu signifier qu’il s’agit d’un réseau ? Ce mec, puisqu’il s’agit d’un mec, a peut-être agi seul. Vengeance ou jalousie ? Va savoir ! »

Il réfléchit et poursuivit :

« Tu as certainement raison, José, il doit s’agir d’un réseau de malfaiteurs et j’ai ma petite idée. L’enquête nous le dira à terme. À propos, de qui peut provenir l’appel que tu as reçu ? As-tu une idée ?

— Sans doute de quelqu’un du village qui savait ce qui allait se passer et qui aurait eu des remords s’il n’avait pas tenté de nous avertir. Si la voix était masquée, c’est bien parce qu’elle pouvait être reconnue. Ne cherchons pas plus loin. En revanche, cette voix ne m’avait pas parlé d’explosion, mais de visite de gens mal intentionnés. »

Moralès continua, patient :

« Pourrais-tu me donner les termes exacts du message ? L’as-tu conservé ? La voix, avait-elle un accent ? As-tu entendu des bruits de fond, même brouillés ?

— Je l’ai conservé, tu parles ! Je vais te faire écouter. »

Alva déplia son mobile et fit entendre à Moralès le message que celui-ci enregistra aussitôt. Le texte était très précis, montrant que l’homme avait préparé ce qu’il avait à dire pour ne pas chercher ses mots. Une voix masculine, étouffée par un mouchoir et sans accent, annonçait :

« Cette nuit, la ferme des Peyo recevra la visite d’hommes de main qui ne leur veulent pas que du bien. Si vous voulez empêcher cela, foncez vite à Yanque ! »

« Je vais te faire une confidence, Benito, s’excusa Alva en détournant la tête. Je crois que j’ai “merdé”. J’avais reçu une note tombée dans les oubliettes. Une recommandation descendue tout droit de notre maison mère, celle qui chapeaute ma boîte. On a réceptionné, il y a quelques semaines, une circulaire censée attirer notre attention à propos d’éventuelles agressions sur des paysans, voire des dynamitages de fermes en représailles au refus de leurs propriétaires de céder à du racket. Nous n’avons pas relevé, car rien ne laissait présager pareille menace chez nous. Nous avons même pensé à de l’intox de la part de nos dirigeants pour nous motiver à effectuer des rondes moins espacées.

Je n’ai pas fait le lien avec les recommandations décrites dans la circulaire durant le laps de temps où j’étais devant la ferme des Peyo. Si j’avais eu ce réflexe, j’aurais fait fuir le gus et la ferme serait toujours intacte, alors que je l’ai laissé agir et ai assisté, impuissant, à l’explosion. Elle a été gigantesque. J’étais très éloigné et à l’intérieur dans ma voiture, ce qui m’a protégé des débris qui volaient partout. Le temps de reprendre mes esprits et me voilà fonçant vers mon domicile, à Arequipa. Je n’ai rien dit à personne, il fallait que je réfléchisse en rentrant.

Ce matin, je suis retourné sur les lieux me renseigner sur ce qui s’était passé, ainsi que n’importe quel curieux l’aurait fait. Voilà l’histoire. J’aurais peut-être dû attendre sur place pour chercher à voir si un autre type en avait réchappé. Pourtant, j’ai préféré partir, ne voulant pas être vu par les paysans de la ferme ni par ceux de l’élevage d’à côté, tu comprends ? Ils auraient cru que j’étais le coupable. Désolé, Benito, j’ai agi comme un débutant. Nous voici superbement avancés, avec un cadavre en lambeaux et, j’imagine, aucune piste ?

— On sait que l’explosif utilisé était de la dynamite. Tu ne culpabiliserais pas, là ? Tu te sens responsable de ce qui est arrivé ? De toute évidence, tu n’aurais rien pu éviter. Je crois, moi, que ça ressemble à un acte de Sendero Luminos[1]. Même si cette guérilla s’est un peu calmée ces dernières années. T’es un ami, José, alors, si l’avancée de mon enquête peut te rendre service, à toi et à tes patrons, je veux bien te mettre dans les confidences, mais motus, O.K. ? Et en échange, tu me dis tout ce que tu entends dans ton entourage, O. K. ? Tu veux connaître le nom du coupable ? Lorsque tu sauras qui il est, que feras-tu ? D’autant qu’il est déjà hors d’état de nuire… vaporisé !

— Je remonterai la filière, tiens ! J’espère m’en servir pour enquêter, connaître les aboutissements de ce racket. J’ai l’intention d’arriver à mes fins et de réussir enfin quelque chose de positif dans ma vie. Mais n’aie aucune crainte, Benito, je ne vais pas gêner la police et son action. Je vais à mon tour te faire une confidence qui pourrait te servir. Il semble que toutes les exploitations agricoles qui ont eu maille à retordre avec des terroristes soient les fermes dont nous assurons la surveillance. Ce sont mes employeurs qui l’affirment à travers leurs conclusions. Cette nuit, j’ai relu le dossier entier. Un peu tard, certes ! Je suis à l’écoute de toutes les informations prouvant l’existence d’un réseau, mais je ne crois pas à la culpabilité de Sendero Luminos. Maintenant à mon tour de te demander d’être discret là-dessus.

— Hum, serais-tu compromis dans ce qui arrive ? Monsieur n’est plus l’ancien flic intouchable de Chivay ? Monsieur a des ratés dus à l’âge ? Monsieur confond les poseurs de bombe avec de simples voleurs de poules ? »

Moralès rit très fort, content d’avoir mis Alva mal à l’aise. Il fit apparaître une bouteille de pisco. Tous deux burent un verre en parlant du métier de flic dans le district de Chivay. Ils étaient « réconciliés » le temps de l’enquête.

 

Moralès et Alva sortirent du poste de police. Ils montèrent dans un brinquebalant 4x4 Toyota et démarrèrent, suivis par un nuage de poussière jaune. Moralès, se tournant vers Alva, lui expliqua :

« Enrique Peyo loge maintenant dans la ferme de son fils, le temps de l’enquête. Tu vas assister au début de mon investigation. Ça te va ?

— Si ! répondit Alva, l’air grave. Il faut qu’il avoue qu’il était racketté. Et il faut qu’il nous livre les signalements des mecs de paille qui venaient chercher l’argent. C’est certain qu’il avait la visite d’hommes de main, rien que pour l’intimider et pour lui rappeler qu’ils étaient là, aux aguets. Il faut savoir combien il payait. Et il faut qu’il nous dise tout ce qu’il sait. Dis, Benito, la “Spéciale d’investigations”, que t’a-t-elle dit ? Pourquoi as-tu fait appel à elle ?

— J’ai souhaité l’intervention de ses gus pour leurs capacités d’exploration, tiens ! C’est eux qui ont reconstitué le cadavre du dynamiteur. Des rois du puzzle, ces mecs. Ils sont repartis aussi avec des échantillons de bric et de broc trouvés dans les cendres. J’attends leurs résultats. Ils devraient m’envoyer un fax ou un email pour me préciser sur quoi ils ont mis la main. Et ensuite, je reprendrai l’enquête sérieusement.

— Vous n’avez pas trouvé de véhicule appartenant au type ? demanda Alva.

— Eh non, nous avons pourtant cherché dans les environs. Nous n’avons trouvé aucun véhicule étranger au village. Un complice attendant au volant l’aura sans doute rapatrié.

— Que penses-tu de la mort du type ? Piégé par sa propre bombe… Maladresse de sa part ? Déficience du matériel ? Attentat suicide ?

— Je n’en sais rien, mais en tout cas, ça fait un salopard de moins », conclut le policier.

 

Alva et Moralès arrivèrent devant ce qui pouvait ressembler à une ferme. Il s’agissait d’une ruine. Seuls les outils agricoles éparpillés ici et là laissaient présumer que la vocation de ce lieu se résumait à la culture d’un lopin de terre arable situé juste à côté. Alva jugea qu’il ne s’habituerait jamais à la misère, encore moins à la misère non méritée. Une vache décharnée sel et poivre les observa garer leur véhicule devant le bâtiment au crépi usé. Il n’y avait pas de porte, hormis une bouche sombre d’où sortaient des cris d’enfants. Les deux compères se regardèrent. Moralès respira un grand coup et entra dans la pièce, talonné par Alva qui mit bas son chapeau de paille.

 

Deux jeunes garçons jouaient à même la terre dans l’obscurité. Ils se chamaillaient pour savoir à qui reviendrait un morceau de bois sculpté à la vague apparence d’aéroplane. À l’arrivée des deux hommes, ils stoppèrent leurs cris et dévisagèrent les arrivants ainsi que le feraient deux bêtes apeurées. Une voix jaillit du fond de la salle, grave et chevrotante :

« Qu’est-ce que vous voulez ? glapit la voix hésitante qui n’avait pas vu l’uniforme de Moralès.

— Nous souhaitons parler à Enrique Peyo. C’est au sujet de sa ferme.

— C’est moi, dit la même voix, en se radoucissant. »

Les deux hommes s’approchèrent du fond. Assis devant une antique table bancale, un vieillard tout ridé tenait un bol dans le creux de sa main.

« Certainement un remontant », pensa Alva.

Moralès reprit :

« Bonjour señor Peyo, j’ai quelques questions à vous poser à propos de ce qui s’est passé chez vous cette nuit. Où étiez-vous lorsque l’explosion a eu lieu ?

— Bonjour señor comandante. J’étais comme toutes les nuits dans le bâtiment réservé au personnel, à deux cents mètres de là, environ. Je dormais avec mes ouvriers.

— Pourquoi couchez-vous si loin des réserves à céréales ?

— Il n’y a jamais personne dans les bâtiments de l’exploitation la nuit, c’est trop dangereux. Lorsqu’on a récolté le maïs, on le stocke dans un grand silo. Il est mis à sécher et on y vaporise de l’insecticide pour éviter que ces saletés de bestioles ne nous bouffent ce qu’on a trimé pour récolter. Vous imaginez toute cette poussière de maïs mélangée au gaz issu de la fermentation… et ajoutée à l’insecticide… une vraie bombe. C’est pour cette raison qu’on n’y dort pas et qu’on n’y a même pas installé l’électricité. Ce qui n’a pas empêché une explosion de se produire ! Je suis ruiné si l’assurance ne me rembourse pas.

— Dis-moi, si par exemple on raconte que c’est toi-même qui as provoqué l’explosion de ton exploitation, non seulement tu ne seras jamais remboursé, mais en plus tu iras en prison ! »

Peyo commençait à s’agiter sur sa chaise.

« Mais vous êtes fou ! Estás loco ! Je n’ai rien fait de tout ça, je le jure, señor comandante. Je n’ai rien vu du tout, lorsque nous sommes sortis après l’explosion, nous n’avons pu apercevoir, mes ouvriers et moi, qu’un gigantesque incendie crépitant comme l’enfer.

— Tu connais le proverbe, celui du vieux Manuel Scorza ? Il dit : “Au Pérou, il y a deux sortes de problèmes : ceux qu'on ne résout jamais et ceux qui se résolvent tout seuls”. Je crois qu’il avait raison : je pense que je ne vais pas t’aider et que je vais même affirmer que tu as fait exploser ta ferme. C’est toi le coupable. Tout t’accuse. Allez, prends des affaires, je t’embarque ! Tu es accusé d’avoir simulé un attentat pour toucher la prime d’assurance. À moins que…

— À moins que quoi ? pleurnicha le vieil homme.

— À moins que tu nous racontes ce que tu sais.

— Pourtant, j’ai déjà tout expliqué ! Et à plusieurs polices différentes. À celle venue d’Arequipa aussi. Rien, je n’ai rien vu du tout ! Et je n’ai rien à voir là-dedans !

— Mais si, tu as mal agi, tu as omis de nous raconter des choses, rétorqua Moralès.

— Mais quoi ?

— Tu sais ce que c’est du racket ? »

Le vieux frémit.

« Non, je ne sais pas du tout.

— Tu mens ! Tu y cédais et tu ne nous as pas avertis ! Tu es coupable, tu couvrais les rançonneurs. Toute la faute va être rejetée sur toi ! Tu vas passer pas mal de temps en prison. Tu connais la prison ? C’est sombre, lugubre et humide. Les vieux comme toi ne tiennent pas le coup longtemps. Les jeunes loups les repèrent à leur entrée et en premier ils les asservissent et ensuite, lorsqu’ils n’en ont plus l’utilité, les zigouillent en leur dérobant ce qui leur appartient. Crois-tu que tu seras assez costaud pour survivre à cela ? La gorge tranchée dans la douche, un jour où tu ne t’y attendras pas… voilà ce qui va t’arriver ! »

Et Moralès décocha un coup de poing dans l’estomac du vieux. Un haut-le-corps secoua Alva. Néanmoins, cette violence se montrait nécessaire pour obtenir les renseignements. Le malheureux était plié, à genoux sur le sol. Certaines pratiques sont à oublier très vite, culpabilisa Alva.

« Pitié, señor comandante ! Je vais tout vous dire. Mais laissez-moi tranquille. Je suis trop vieux pour aller en prison.

— La police n’aime pas les cachoteries ! Je t’écoute et n’oublie rien. Qui te rackettait ?

— Deux fois par an, un jeune gars venait me voir. Je savais que je devais lui verser la somme que, six mois avant, il m’avait demandé de préparer. Trois-mille soles[2] la dernière fois. Je lui donnais l’argent dans une enveloppe.

— Pourquoi étais-tu racketté ? Pourquoi toi et pas ton voisin ?

— Je sais que tous ceux du coin qui cultivent du maïs transgénique doivent donner une participation à l’organisation du jeune homme. Vous savez, señor comandante, il nous arrive de parler entre nous. Nos semences donnent des récoltes plus abondantes, car le plant est résistant aux parasites. Moi-même je n’y croyais pas, or il faut que je me fasse une raison. Leur maïs est meilleur.

— Qui ça, leur ? reprit Moralès.

— Ceux qui nous livrent les graines.

— Un rapport avec les racketteurs ?

— Non, non ! Eux c’est autre chose ! Les types qui nous rançonnent disent qu’on a les meilleures graines alors on doit payer. Nos semenciers, s’ils avaient voulu gagner plus d’argent, auraient augmenté les prix. Aucun besoin de se mettre dans l’illégalité en nous rançonnant, vous ne croyez pas, señor comandante ? »

Moralès ne répondit pas et resta de marbre.

« Et tu payais sans discuter ?

— Oui, parce que j’étais encore gagnant, même en payant. Elles sont magiques, ces semences ! Les chenilles n’y résistent pas. Les récoltes sont les meilleures de la vallée. Je suis certain qu’un gang a appris la nouvelle et s’est mis à gagner de l’argent sur notre dos.

— Vous n’en avez pas parlé à votre fournisseur de graines “magiques” ? ironisa Moralès.

— Non, parce que nous avions trop peur. C’était la condition pour qu’on nous laisse vivre en paix. Il fallait payer et ne rien dire à personne, sous peine de sanctions très graves. C’est de là qu’est née la superstition de la malédiction dont le bras armé a d’abord été la chute de la comète, l’année dernière. Pourtant moi je n’étais pas dupe, je savais que tout ça n’était destiné qu’à nous rançonner. Je suis vieux, señor comandante, ma femme est morte et mon fils est pauvre. J’ai toujours été là pour subvenir à leurs besoins, grâce à mes récoltes exceptionnelles, jusqu’à maintenant. »

 

Et il se remit à pleurnicher.

« Pourquoi ton fils ne travaille-t-il pas avec toi ? Pourquoi possède-t-il uniquement ce coin de terre minuscule qui le laisse miséreux ? aboya Moralès.

— Sa femme a refusé qu’il me suive. Elle a préféré rester pauvre plutôt que d’être asservie.

— Pourquoi parles-tu d’asservissement ?

— Lorsque vous avez signé un contrat qui vous lie avec un fournisseur de graines transgéniques, vous ne pouvez plus reculer, señor comandante. C’est-à-dire que vous renoncez à semer des graines traditionnelles et vous vous engagez à acheter chaque année de nouvelles semences chez lui… et que chez lui. Et gare à vous si vous transgressez les règles. Pourtant, si vous souhaitez ne plus renouveler le contrat qui vous lie à lui, vous le pouvez, señor comandante, on vous laisse faire. Mais plus tard, votre ancien pourvoyeur de semences qui est très malin effectue des prélèvements sur votre exploitation et si UNE SEULE des anciennes graines est retrouvée, vous êtes accusé d’utiliser ces semences malhonnêtement. Vous voyez, señor comandante, il n’y a pas de solution pour nous. Je ne crois pas que ce soit eux qui nous rançonnent, ils n’en ont pas besoin. En revanche, ça doit les ennuyer que leur activité subisse des travers qui font qu’on parle d’eux alors qu’ils recherchent surtout la discrétion, termina Peyo, le regard un rien malicieux.

— Pourquoi n’es-tu pas venu voir la police ?

— Ils nous avaient prévenus que si on allait vous voir ils feraient exploser notre exploitation.

— Pourquoi n’as-tu pas payé cette fois, Enrique Peyo ? C’est pour ce motif que ta ferme a été dynamitée ? Tu savais qu’ils allaient te punir, non ? »

Moralès haussa le ton, ne laissant aucun répit au vieux paysan qui continua son explication :

« Je n’ai pas eu le choix, je n’avais pas d’argent. J’ai aidé mon fils qui a fait une très mauvaise récolte de blé. Je n’ai pas voulu les laisser crever, lui, sa femme et ses gosses. Alors, je lui ai donné mes économies pour qu’il puisse vivre. J’ai eu beau le plaider au gars qui est venu chercher l’argent, il a hoché la tête en comprenant ce que je lui disais, en revanche cela n’a servi à rien. Pourtant, il n’avait pas l’air méchant. J’ai cru qu’il ne dirait rien à ses chefs.

— Je te remercie pour les explications, Enrique. Désolé pour le direct dans l’estomac. Sans rancune ? À propos, où se trouvent ton fils et sa femme ?

— Sans rancune, señor comandante, grimaça Enrique Peyo qui n’eut pas le choix de la réponse. Ils sont partis sur notre exploitation pour voir s’ils peuvent récupérer des outils dans le hangar détruit… Avant que les pilleurs fassent leurs œuvres.

— Peux-tu me décrire l’homme qui vous rackettait ?

— Ça, je le peux : il était mexicain, son accent ne mentait pas. Il devait avoir entre trente et trente-cinq ans au maximum. Il avait un visage étroit, les traits fins et souriait rarement. Non pas que c’était une brute, mais parce qu’il était taciturne. On aurait dit qu’il transportait un fardeau lourd à porter. Il ne parlait que pour dire l’essentiel. Son élocution était douce, lente et jamais emportée. Il était toujours vêtu d’un blouson de cuir lisse, de jeans bleus et de boots. Il avait les cheveux noirs de jais coiffés en arrière. Ah oui, il portait une boucle d’oreille carrée en forme de masque inca ou quelque chose d’équivalent ; en or, oui elle était en or et les yeux étaient deux minuscules diamants sertis. »

Moralès remercia le vieux et le rassura : il ne l’accuserait pas d’avoir provoqué lui-même l’explosion… et lui conseilla de déposer une déclaration auprès de son assurance.

Enrique Peyo demanda :

« J’aurais dû bénéficier d’une protection. Alva, dites-lui, vous. Je vous payais pour que vous me protégiez.

— Oui Peyo, concéda Alva. Je devais te protéger… des chapardeurs. Mais pas contre un gang de dynamiteurs ! Je romps le contrat qui nous lie. »

En arrivant à la voiture, Moralès déclara :

« Dis donc, José, tu m’annonçais que les fermes rackettées étaient celles qui relevaient de la surveillance qu’opérait ta société de gardiennage. Et il s’avère que ces exploitations sont celles qui utilisent des semences transgéniques. Enrique Peyo l’a confirmé. Peux-tu me décrire le lien qui existe entre ton entreprise et celle des fournisseurs de graines ? Il va falloir que tu m’expliques, José. Et maintenant. Ne me prends pas pour un con, j’ai compris que tu t’es servi de moi, soit pour masquer ton activité, soit pour découvrir qui vous a fait, à ton patron et à toi, un gosse dans le dos. »



[1] En français, Sentier Lumineux. Mouvement politique péruvien qui a distribué des terres aux paysans et tué ceux qu’ils considéraient comme « traîtres » ou proches d’organisations sociales.

[2] Environ 900 euros.



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